L'HERITAGE DU PASSE LOINTAIN

La surpopulation, et la famine qu'elle engendre, sont le problème crucial de toutes les espèces vivantes. La plupart des civilisations ont tenté de le maîtriser en faisant appel à l'esclavage, au sacrifice du fils premier-né (pour briser la résistance des femmes, qui n'hésitent pas à affronter la terre entière dès que leur progéniture est menacée) et en dernier lieu à la guerre.
Le Christianisme a été la plus grande révolution de tous les temps : le fils premier-né, loin d'être l'objet du rejet et du sacrifice, devenait l'unique héritier de la famille. Le serf (qui remplaçait l'esclave, mais dont les conditions de vie n'étaient guère plus douces) était invité à supporter son effroyable condition, non plus parce que la morsure du fouet était pire que le travail harassant qu'il devait fournir, mais pour célébrer la gloire de Dieu.

Enfin chaque naissance était l'avènement d'un enfant de Dieu, et la Chrétienté se devait de donner à chacun une place dans la société, même si celle-ci était peu enviable pour les cadets et cadettes (entrée forcée dans les ordres ou les armées).

S'il n'a pas évité les guerres, le monde chrétien a apporté une relative stabilité des institutions, qui, à son tour, a permis la capitalisation des idées, des techniques et du savoir, l'émergence de la critique positive et de la science. Effrayée et dépassée par sa propre réussite, l'Eglise se mit à persécuter ses enfants et ses proches. Massacres des Protestants, des Templiers et des Albigeois sont les pendants des alliances contre nature avec l'Islam, afin de diminuer l'importance de l'Eglise d'Orient, des Eglises Coptes, et du Judaïsme renaissant en terres Khazares.

Période noire de l'Eglise, qui permettait aux Cathares d'affirmer qu' « à l'époque de Jésus, Dieu et le Diable s'étaient opposés en combat singulier. Que dans ce combat, Jésus avait été vaincu, et que l'Eglise chrétienne était l'Eglise du Diable ».

Plutôt que de renier leur foi, les 450 Cathares, survivants à la prise de Montségur, préférèrent monter sur le bûcher collectif qui leur avait été préparé et périrent dans les flammes en chantant la gloire de Dieu.

Les Jésuites modifièrent en profondeur le Catholicisme, au point d'en faire une religion plus individualiste et moins collectiviste, en harmonie avec les revendications des Protestants... ce qui autorisa sa survie à l'avènement des républiques, et à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

La révolution industrielle permit à la législation républicaine égalitaire de supplanter durablement celle de l'Ancien Régime basée sur le droit d'aînesse et la limitation des naissances. Grâce à l'apparition d'emplois nouveaux dans l'industrie, l'artisanat et les services, les familles nombreuses purent prétendre donner à tous leurs enfants des conditions d'existence décentes, supérieures ou égales à celles de leurs parents. Elle entraîna aussi pour les imprévoyants, le morcellement des propriétés agricoles, qui, devenues trop exiguës, furent reprises peu à peu par de grands propriétaires. Ce qui fut l'origine du mécanisme qui fit passer notre pays de vingt millions de salariés ruraux à deux cent mille au cours de ces 60 dernières années.

Mais l'avènement du Christianisme ne se fit pas sans résistance.

Tout le monde sait qu'en 313 le décret de Constantin reconnut le Christianisme comme religion officielle à Rome. Cette mesure, si elle mettait fin aux persécutions contre l'Eglise, n'avait cependant qu'une portée politique limitée.

Mais nombreux sont ceux qui ignorent qu'en 380 le décret de Théodose rendit obligatoire la religion chrétienne dans l'Empire. Et pourtant c'est là le véritable acte fondateur du Christianisme, car le rendre obligatoire, c'était aussi ipso facto interdire l'esclavage. Une première mondiale, aux conséquences immenses.

Oter au pater familias le droit de vie et de mort qui était le sien, sur sa (ses) femme(s), ses enfants, ses esclaves et celui d'en disposer à sa guise, c'était aussi détruire l'assise de la gestion de la société. Or il n'y a rien de pire pour une collectivité que l'absence de législation sociale. N'importe quelle civilisation, aussi rudimentaire et arriérée soit-elle, vaut mieux que l'absence de civilisation.

Si tous les peuples de l'histoire ancienne (et récente pour certains) ont utilisé l'esclavage, c'est parce qu'il remplissait le rôle fondamental de régulateur de la population ; sans lui, la démographie débridée engendrait la famine, l'insurrection et le retour au néant.

L'œuvre des Chrétiens des premiers siècles fut immense. Partant du principe qu'une terre qui pouvait nourrir une famille ne pouvait en nourrir deux, ils figèrent la cartographie des propriétés agricoles, dont la succession serait désormais soumise au droit d'aînesse. Dans le même temps, ils délimitèrent les régions dont les ressources naturelles permettaient la vie en autarcie, et les fondèrent en comtés. Voulant assurer la suprématie du spirituel sur le temporel, à la hiérarchie seigneuriale : comte, baron, fermier, fut associée celle de l'Eglise : évêché, paroisse, chapelle.

L'autosuffisance des comtés (ou Provinces) limita les échanges commerciaux, et peu à peu seuls furent autorisés les déplacements des autorités religieuses et civiles. Elles prirent l'habitude d'accoler à leur nom l'origine du lieu de leur charge et résidence, comme le font de nos jours, lorsqu'ils ont à se présenter, les secrétaires départementaux d'un parti politique participant à un congrès national.

Suppression des libertés de culte, de penser, de circuler, de commercer : une chape de plomb collectiviste s'abattit sur le monde romain converti au christianisme, par décret administratif de l'empereur Théodose.

Mais, aussi étendu fut-il, cet empire ne constituait qu'une partie du monde civilisé euro asiatique. D'abord parce que dans son expansion, il ne dépassait pas la limite du Tigre et de l'Euphrate, alors que ses prédécesseurs Grecs, Perses, Macédoniens, Egyptiens avaient étendus leurs conquêtes jusqu'aux Indes. Ensuite, parce que depuis des siècles la route de la soie animait une fantastique activité de troc entre les peuples de la Méditerranée, et ceux de l'extrême Orient (on a trouvé des pièces d'argent du premier siècle, d'origine romaine,... au Viêt-Nam). Cette voie de communication de 18.000 Km n'était pas fréquentée que par les marchands. Elle avait aussi les faveurs des brigands, des soldats, des philosophes et des savants. Elle était l'épine dorsale de l'âme et du savoir du bloc continental.

Elle était animée par les deux pôles d'attraction extrêmes, Méditerranée et extrême Orient, qui attiraient chacun à eux les produits excédentaires de l'autre.

L'établissement du christianisme sur le bassin méditerranéen allait figer l'un des deux pôles de la route de la soie. Comme un garrot sur une artère. Il allait provoquer la ruine des marchands qui n'avaient plus de débouchés, et des caravaniers qui perdaient leurs employeurs.

Cette récession économique devait alimenter la révolte des érudits, des sages, des philosophes, des religieux contre la cause qui mettait en péril les acquits matériels et culturels réalisés depuis des siècles à force de travail, de courage et de ténacité.

Damas chrétien, c'était nécessairement deux siècles plus tard la révolte des tribus du désert d'Arabie, soutenue par les populations de la route de la soie contre la religion nouvelle, source de tous les maux.

La naissance de l'Islam fut essentiellement celle d'une religion s'opposant aux nouveautés apportées par le christianisme : maintien de l'esclavage, fin de l'émancipation des femmes, retour à la polygamie, reprise des échanges commerciaux.

Sociologiquement, il s'agissait d'un refus du changement.

Quatorze siècles plus tard, le constat s'impose : le christianisme a révolutionné le monde, l'Islam a généré l'immobilisme.

Pire, alors que depuis un siècle, ils possédaient la moitié des ressources pétrolières de la planète, et les plus facilement exploitables, les régimes musulmans se sont montrés incapables d'assimiler le savoir-faire occidental ; ils n'ont construit ni un avion, ni une voiture, ni un téléviseur, ni une machine à laver. Domaines dans lesquels les pays asiatiques, non chrétiens pour la plupart, ont su exceller et dépasser leurs maîtres. Le retard culturel est essentiellement d'origine religieuse et il serait utopique de croire que le progrès et le brassage des populations finiraient par le transformer facilement.

Les mythologies grecque et romaine enseignaient l'existence de plusieurs dieux qui personnalisaient les activités humaines dans leurs formes les plus diverses, des plus élémentaires (dieux de la guerre, des moissons, du commerce, etc....) au plus subtiles (muses de la poésie, de la musique, de la comédie...). On n'avait jamais fini de découvrir le Parnasse, et l'expérience et le savoir étaient sources d'enrichissement. Les dieux des autres religions étaient les bienvenus. Le polythéisme fut source de tolérance et d'ouverture aux autres, il enfanta la démocratie : lorsqu'il y avait un problème, on se réunissait et on en discutait. Cela ne suffisait pas à résoudre tous les conflits, et le recours à la guerre apparaissait souvent comme un mal nécessaire, mais progressivement la barbarie s'humanisait, et l'homme civilisé devenait sensible au beau, au bien, au bon.

Le monothéisme est générateur d'exclusion. Les Juifs se considèrent comme le peuple élu, les Chrétiens professent que hors de l'Eglise il n'y a point de salut, quant aux Musulmans, en dehors de l'Islam, ils ne voient que des infidèles. C'est de bonne guerre, pourrait-on dire. Loin du progressisme chrétien, et de sa vocation à sauver le monde – ce qui sous-entend que l'œuvre divine n'est pas parfaite -, les Musulmans sont les gardiens de la tradition ancestrale de l'humanité. Allah est principe de vie et demande que l'on respecte sa volonté en observant les préceptes qu'il a révélés au Prophète. Loin des apitoiements chrétiens, le musulman n'a pas à se substituer à la volonté d'Allah, mais seulement à s'y soumettre : s'il y a des bêtes sauvages qui déciment les troupeaux, c'est qu'Allah veut abréger les souffrances des animaux qui sont malades ou vieillissants. Il y a dans l'Islam un immense respect de la nature, cher aux écologistes, et en qui Spinoza voit le moyen d'accéder à la connaissance de Dieu. Si un homme possède la force et le pouvoir, c'est qu'Allah les lui a conférés et il convient d'honorer son autorité. Inversement, quiconque rencontre des difficultés ne bénéficie plus du soutien divin, et il est alors légitime de le combattre. Nous sommes aux antipodes de la morale chrétienne. Ce comportement, accessible à tous ceux qui se prévalent de l'Islam, quelque soit leur degré de culture, est cimenté par quelques rites collectifs communautaires : le prière, le jeûne (ramadan) et l'Aïd-el-kébir, au cours duquel chaque chef de famille se doit d'égorger lui-même le mouton sacrifié. Le musulman n'a pas peur du sang. Il méprise la mort. Pour lui, croyant est synonyme de combattant.

Mais, pour les plus évolués, les intellectuels, ceux qui savent s'affranchir des allégories inhérentes à toutes les religions, pour rechercher l'enseignement pédagogique qu'elles initient, croire à un Dieu « Principe de Vie », c'est avoir une vision purement abstraite de la divinité.

L'Islam est accessible à la dialectique révolutionnaire, pour peu que le groupe considéré se reconnaisse comme musulman. Cette compatibilité de la religion avec les méthodes terroristes semble avoir été sérieusement sous-estimée par les Américains et est sans doute à l'origine des déboires qu'ils ont rencontrés hier en Iran , aujourd'hui en Irak et en Afghanistan, demain probablement au Pakistan.

La « question arabe » est de nos jours un sujet d'inquiétude majeure pour la paix mondiale.

Le monde moderne, issu du christianisme, s'appuie sur des valeurs qui furent judéo chrétiennes, avant d'être laïcisées. Le respect de la vie humaine, la protection du faible contre le fort, la liberté, sont le logique aboutissement des préceptes chrétiens « tu ne tueras point – aime ton prochain comme toi-même – tu n'auras d'autre maître que Dieu ». Quant à l'égalité des hommes et des femmes omniprésente dans la tradition et l'histoire (Adam et Eve, Akhenaton et Néfertiti, Jésus et Marie), elle est préconisée dans le logio 22 de l'évangile de Thomas : « lorsque vous ferez du masculin et du féminin Un Unique, afin que le masculin ne soit pas un mâle et que le féminin ne soit pas une femelle...alors vous entrerez dans le royaume ».

Les laïcs occidentaux semblent ignorer qu'ils sont aussi éloignés d'un oriental athée (ou agnostique) qu'un chrétien peut l'être d'un musulman, parce que leurs gènes, leurs références émotionnelles et culturelles ne sont que l'aboutissement de l'évolution multi millénaire dont ils sont les fruits. Pire, alors que la connaissance des autres religions éclaire chaque croyant sur les cultures différentes de la sienne, l'irréligiosité des laïcités, en particulier chrétienne et islamique, met face à face des individus qui ne se comprennent pas et ne peuvent pas comprendre pourquoi.

C'est la très grande illusion du vingtième siècle, d'avoir cru que le progrès technique, qui avait permis de domestiquer l'atome et de commencer la conquête de l'espace, saurait aussi apporter la paix entre les hommes. Que pour cela, il suffisait de donner à chacun ce dont il avait besoin. La régulation économique mondiale était la clef de la réussite d'un monde meilleur, débarrassé de ses fléaux : la famine et les guerres.

A l'heure de la fin du pétrole bon marché, force est de constater qu'en un siècle et demi, la population mondiale est passée de un milliard à six milliards et demi d'êtres humains. Que le nombre de miséreux, dont l'existence est menacée par une mauvaise récolte ou des pluies dévastatrices, est passé de cinq cents millions à deux milliards, que les inégalités entre les pays pauvres et les pays riches n'ont jamais été aussi dramatiques, et à l'intérieur des mêmes nations, celles des individus entre eux n'ont jamais été aussi criantes.

Pour avoir ignoré le réflexe vital de toutes les sociétés ancestrales qui, au moyen de leurs religions, et de leurs coutumes parfois effroyablement cruelles, s'étaient efforcées de limiter leurs populations en fonction des ressources que la nature leur offrait, les hommes du vingtième siècle lèguent à leurs héritiers un monde surpeuplé, une planète polluée, une écologie dévastée et une économie mondiale en récession.

Le risque de guerre mondiale existe. Nous savons pourquoi. L'objet de la présente réflexion est de répondre aux autres questions concernant cette hypothèse, à savoir « où ? quand ? et comment ? ».

Pour cela, il nous faut faire un retour en arrière pour voir ce qui s'est réellement passé pendant le siècle du pétrole.