La liberté est-elle compatible avec l’Egalité et la Fraternité ?

 

Selon la Déclaration universelle des Droits de l’Homme : « Les hommes naissent libres et égaux en droit. »

 

Il est évident qu’à leur naissance, les hommes (et les femmes) ne sont pas libres : ils sont entièrement dépendants de leur hérédité, de leurs géniteurs, ou de leurs tuteurs. Ils ne sont pas davantage égaux, puisqu’ils diffèrent par leur poids, leur taille, leur rhésus sanguin, leurs chromosomes, …

Ce n’est qu’en droit que l’on peut considérer qu’ils naissent libres et égaux. Mais qu’est-ce que le droit, sinon la formulation de références collectivement reconnues ?

Affirmer que les hommes naissent libres et égaux en droit, ce n’est énoncer ni une vérité première, ni un acte de foi. C’est seulement partager l’Humanité en deux : entre ceux qui acceptent ce postulat (en général les tenants de la démocratie) et ceux qui le refusent (qui sont le plus souvent des adeptes des dictatures, voire de théocratie).

Ainsi, sous couvert du Droit (appelons-le « Universel »), prend-on l’incroyable décision d’associer les notions de Liberté et d’Egalité au sein d’un même postulat définissant le droit inaliénable de tous les êtres humains.

Or les deux concepts sont parfaitement antinomistes. Les faire figurer au sein d’un même principe ne peut pas se justifier simplement par leur juxtaposition dans une formule davantage destinée à satisfaire nos révolutionnaires de 1789 (qui furent certes de redoutables coupeurs de têtes) que la réflexion des philosophes.
En réalité, ce qui nécessite la simultanéité de ces deux notions au cœur du même postulat, c’est leur complémentarité, indispensable à la réalisation de l’Entreprise collective à vocation universelle, que l’on appelle la Démocratie.

En toute honnêteté, la Déclaration universelle des Droits de l’Homme aurait dû proclamer : « En démocratie, les hommes naissent libres et égaux en droit ».

En voici les tenants et les aboutissants.

 

 

Les religions ont vocation à éclairer ‘’Homme sur ce qui le dépasse. Les règles qu’elles définissent lui permettent de se conformer aux exigences de sa nature profonde, de sa condition sociale, de son appartenance aux mondes du visible et de l’invisible. Ce sont des guides censés permettre aux « fidèles » d’accomplir leurs destins en harmonie avec les lois de l’Univers, avérées ou cachées.
C’est leur côté apaisant.
Ces mêmes religions cèdent souvent au travers de vouloir accorder la valeur de connaissance à ce qui n’est qu’une explication allégorique de la réalité. Aussi n’ est-il pas étonnant que les grandes découvertes (de Galilée,de Copernic ou de Darwin) aient initialement subi leur hostilité.
Si à l’ère d’Einstein, le catholicisme est devenu muet face aux avancées scientifiques, c’est que depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il a fini par faire sien ce précepte que Jésus avait enseigné en son temps : » Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Cette parole, qui préconisait avec dix-neuf siècles d’avance l’indépendance des connaissances vis-à-vis des aspirations religieuses, est le fruit de la longue évolution spirituelle de la religion des Esséniens.

Jésus était proche d’eux, puisque son cousin germain Jean Baptiste, « maître de Justice », avait attesté, en le baptisant publiquement, qu’il avait atteint  un tel degré de pureté, que le grand maître lui-même pouvait le laver sans risque de se souiller.
Les Esséniens avaient une conception originale du monothéisme. Les Judaïques voient en Dieu « le Créateur » dont il convient d’observer la loi, sous peine de subir son châtiment.
L’Islam, au-delà des allégories auxquelles il a recours, reconnaît en Dieu « le principe de vie ». (D’où l’interdiction de représenter Dieu : on ne saurait représenter un principe sans l’interpréter, c'est-à-dire de dénaturer).

Les Esséniens ne donnaient aucune définition de Dieu (qui est indéfinissable, puisqu’il nous dépasse) mais seulement l’attitude que les hommes devaient observer vis-à-vis de Lui : « Tu n’auras que Dieu pour maître ». Or, cela confère aux adeptes de cette notion de la Divinité, la prédominance de leur libre arbitre, sur les lois humaines.

Dieu Essénien conduit les hommes à la Liberté, en les libérant de leurs fautes, et de leurs mauvais penchants, mais aussi de leur dépendance aux lois sociales qu’ils jugent inacceptables. « Libérer » est d’ailleurs l’ultime verbe que Jésus utilise dans l’unique prière qu’Il nous a donnée : « Délivrez-nous du Mal ».

Dieu Essénien est un Dieu de liberté, à l’opposé des religions judaïque et musulmane qui vénèrent un Dieu de soumission. Quand au christianisme, à force de chercher sa voie, sans doute finira-t-il un jour par découvrir sa filiation avec la religion qui fut celle de Jean Baptiste.

 

 

 

 

Vivre sa Foi, c’est exercer sa liberté. Or celle-ci a la particularité de couper en deux parties inégales tous les sujets sur lesquels elle pose son regard. Elle sépare les actifs des passifs, les vainqueurs des perdants, les amoureux des indifférents, les dirigeants des menés, … en gros tous ceux qui sont caractérisés par les verbes ou les adjectifs qui s’utilisent avec « avoir ».

Elle complète les autres inégalités, qui ne proviennent pas d’un acquis, mais de la transmission  des héritages de la nature : être grand ou petit, rapide ou lent, beau ou laid, intelligent ou stupide … en gros toutes celles qui nécessitent l’usage de l’auxiliaire « être ».

Ainsi les verbes et adjectifs sont, d’une certaine manière, le recueil des différentes sortes d’inégalités que les humains peuvent connaître.

L’ennui, c’est que toute société basée sur des inégalités est par essence dictatoriale.

D’où le souci de nos révolutionnaires d’avoir voulu corriger les méfaits sociaux de la Liberté en les neutralisant par la notion d’ Egalité.

Mais c’est une erreur profonde.
Opposer la notion d’Egalité à celle de Liberté, c’est dresser l’idée de Dieu Egalisateur  à celle d’un Dieu Libérateur. C’est revenir au polythéisme, c’est la négation du monothéisme. Mais c’est aussi avouer que l’on n’a rien compris au sujet : si Dieu est Libérateur, c’est que la Liberté possède en elle-même les limites qui lui interdisent de se contredire. La Liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui. Dans son code civil, Napoléon se montre plus clairvoyant que les Pères de l’Eglise et nos révolutionnaires réunis.

 

 

 

 

Après avoir « adouci » la prescription de Liberté (c'est-à-dire l’avoir dénaturée), nos révolutionnaires ont voulu parfaire leur travail en y adjoignant celle de Fraternité.
Le résultat n’est pas plus heureux.
La notion de Fraternité évoque, dans l’inconscient de chacun, le souvenir le d’enfance, où tous étaient soumis à la juste et affectueuse  autorité du chef de famille. Cela s’écrit naturellement, mais quiconque est attentif au sens des mots ne peut pas ne pas le remarquer : être « soumis », c’est le contraire d’être « libre ».

Les Frères, qu’ils soient des écoles chrétiennes, musulmans ou trois points, cherchent à guider le petit frère dans la voie qu’ils leur ont choisie. C'est-à-dire lui confisquer gentiment sa liberté.
Mais le Français est une langue trop cartésienne pour ignorer que l’exception confirme la règle.
En matière de Fraternité, l’aliénation de Liberté qu’elle sous-entend connaît une dérogation avec l’existence des Petits Frères (et Sœurs) des pauvres, qui se mettent au service des plus démunis.
Car Dieu exerce sa liberté en se tenant là où on ne l’attend pas ; n’en déplaise aux tenants de l’ Egalité et de toutes les Fraternités.

 

 

 

 

 

 

                                      A Durtol, le 27/06/2013

 

                                              Hervé LE BIDEAU