Le gazoduc, Haïfa, Chypre, Italie : projet ou leurre ?

 

L'Europe est le premier importateur de gaz. Parmi ses fournisseurs, celui qui réussit à l'alimenter par pipe bénéficie d'un avantage considérable sur tous les autres, car les facilités d'approvisionnement entraînent une baisse du coût de l'énergie, rendant beaucoup plus difficile pour les autres la rentabilité des énormes investissements que ces travaux en terrains difficiles (maritimes et montagneux) nécessitent.

 

Les producteurs traditionnels concernés sont la Russie, l'Azerbaïdjan, l'Iran,le Qatar, l’Irak, les Émirats et le Koweït. Depuis une décennie, la découverte d'immenses gisements de gaz en Méditerranée aiguise les appétits de la Grèce, de la Turquie, de la Syrie, du Liban, d’Israël et de la Palestine (Gaza).

 

En outre, ce sujet concerne les USA, qui, ayant investi dans l'exploitation des gaz de schiste et pétroles bitumineux, verraient leur économie menacée par une chute significative des cours de l'énergie.

De même, l'Arabie voit d'un mauvais œil tout projet de gazoduc vers l'Europe, car par la mer Rouge, Suez et la Méditerranée, ses possibilités de transport maritime l'avantagent vis à vis de ses concurrents. La construction d'oléoduc et gazoduc vers l'Europe lui ferait perdre des parts de marché, et provoquerait un effondrement des cours à cause du dépassement de l’offre sur la demande. Elle serait soumise à une double peine.

 

1- Le projet de gazoduc franco-qatari (il date de 2007, à l'époque où Sarkozy lançait son projet politique d' »Union pour la Méditerranée ») fit l'unanimité contre lui (des Russes, des Américains et de l'Arabie). Il fut immédiatement sanctionné par la guerre soi-disant « civile » Syrienne (dans cette affaire, la diplomatie française a fait preuve, soit d'une ignorance condamnable des problèmes pétroliers, soit d'une servilité vis à vis des intérêts américains).

 

2- En même temps, les Russes, qui disposaient déjà de plusieurs gazoducs (le Nord Stream via la Baltique, le Yamal par la Biélorussie et la Pologne, le Droujba (traversant l'Ukraine et la Slovaquie, le Soyouz (transitant par l'Ukraine et la Roumanie), lançaient de nombreux projets dont le South Stream (à travers la mer Noire, la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie) et le Turkish Stream (mer Noire, Turquie occidentale, Grèce, Albanie et Italie par l'Adriatique). A ceci, il faut ajouter le Nabucco (en projet) reliant par la Turquie la côte iranienne de la Caspienne à Istamboul, d'où il rejoint l'Italie via la Grèce, l'Albanie et l'Adriatique.

-La « crise » ukrainienne, et les sanctions que l'Europe a été contrainte de prendre vis à vis de la Russie a gelé l'ensemble des projets en cours, et limité la production de ceux qui étaient déjà réalises

-Cependant, le réchauffement des relations entre la Russie et la Turquie, suite au putsch manqué de juillet 2016 contre Erdogan, a permis début 2017 la signature de l'accord entre la Turquie et la Russie pour la construction du Turquish Stream au grand dam de la diplomatie américaine.

 

3- Cette menace sur les intérêts arabo-américains est aggravée par la découverte (en 2005) de réserves de gaz très importantes en Méditerranée, dont l'exploitation massive soulagerait l'économie européenne, au détriment des premiers.

Jusqu'à présent, les Américains ont réussi à bloquer leur exploitation, grâce principalement à la société Noble Energy (Bill Clinton en est salarié!) qui avait su acquérir la majorité des droits d'exploitation des gisements situés au nord de Chypre et se contenter d'exploiter, avec la société israélienne Delek, le gisement Tamar (un des composants de l'énorme gisement Léviathan qui serait à lui seul comparable à celui du Qatar) pour les seuls besoins d’Israël.

Mais la production de Tamar étant supérieur à ses besoins, Israël en commercialise une partie sur le marché international, grâce à une société « de conseil » à laquelle appartenait la Général Flynn.

Et Israël a de l'appétit. Pourquoi se contenter l'exploiter Tamar, et pas son voisin Léviathan, dont les réserves pourraient satisfaire les besoins européens pendant plusieurs dizaines d'années ? C'est ainsi qu' un récent projet existe de construire un pipe entre Haïfa, Chypre, la Grèce et le sud de l'Italie.

 

4- Analyse de cette situation.

La concrétisation du projet israélien conviendrait aux intérêts grecs et européens. Il serait à l'abri des protestations turques, puisque Léviathan est au sud de Chypre. Elle pourrait par contre être contestée par la Liban, la Syrie et la Palestine (à cause de Gaza).

Elle irait à l'encontre des intérêts américains (bien que Exxon soit intéressé par le projet), russes, turcs et arabes, mais aussi iraniens, qatari et azerbaïdjanais (en gros, à l'exception éventuellement des Américains et peut-être des Saoudiens, tous les ennemis d'Israël). Cependant si Exxon figure parmi les principaux réalisateurs du projet, les USA et l'Arabie pourraient trouver avantage à ce projet, dans la mesure où : -il chasserait du marché européen leurs principaux concurrents, - et où, en tant que maîtres d’œuvre, il leur serait possible de moduler la production de léviathan au mieux de leurs intérêt.

De plus, cette réalisation permettrait de relancer une guerre froide Est-Ouest, dont le nouveau « rideau de fer » passerait par l'Ukraine, les Balkans et la péninsule arabique. Mais dans ce cas, quelle serait l'attitude de la Chine, de l'Inde, du Sud-Est asiatique et de l'Amérique latine ?

 

5- Conclusion.

L'exploitation par pipe du gaz de la Méditerranée vers l'Europe présente trop de graves incertitudes pour être considérée à ce jour comme une éventualité réaliste.

L'intérêt d’Israël est de promouvoir des tensions entre ses voisins du monde arabe, pas de faire l'unanimité contre lui.

Dans l'état actuel, ce projet ressemble davantage à un argument éventuel de négociations qu'à un désir sincère d'investissement.

Dans quel but ?

Force est de constater que cet investissement, pour lequel l'Europe ne peut être que favorable, isole cette dernière aussi bien des États-Unis que du monde arabe.Elle deviendrait ainsi un allié inconditionnel d'Israël.

Mais c'est Trump qui pourrait être la véritable cible de ce chantage : si la politique américaine n’est pas assez favorable à Israël, celui-ci pourrait ruiner les producteurs de gaz américains.

 

Hervé Le Bideau

12/07/2017